LE MANIFESTE QUI N’EXISTE PAS

Comment 350 mots bannis dessinent un projet politique sans qu’une seule ligne ait été écrite

Julien Maudet/ Le Sollectif

Avril 2026

Il n’y a pas de manifeste.

Pas de texte fondateur, pas de programme distribué dans les meetings, pas de discours inaugural exposant une vision du monde. Pas de livre qu’on pourrait ouvrir, citer, réfuter. Il n’y a qu’une liste. Une liste administrative, transmise par mémos internes et emails aux fonctionnaires fédéraux. Une liste de mots à supprimer.

Depuis le 20 janvier 2025, jour de son investiture, l’administration Trump a effacé plus de 350 mots des communications officielles du gouvernement fédéral américain. Ces mots ont été retirés des sites web, des archives numériques, des appels à projets scientifiques, des données de santé publique. L’organisation PEN America les documente et met la liste à jour. [1]

Cette liste n’est pas un programme politique. Elle est mieux qu’un programme politique.

Un programme écrit en négatif

Les programmes politiques classiques s’écrivent en positif : voilà ce que nous voulons, voilà ce que nous croyons, voilà ce que nous ferons. La liste des mots bannis s’écrit en négatif : voilà ce qui ne doit plus exister. Voilà ce qui ne doit plus être nommé, et donc plus être pensé.

Il suffit de lire la liste à l’envers pour voir apparaître, en creux, le projet de société qu’elle dessine.

L’effacement des corps

Femmes. Féminin. Fœtus. Avortement. Personne enceinte. Personnes âgées. Handicap. Handicapé. Santé mentale. Autisme. Obésité. — Tout ce qui relève de la vulnérabilité, de la différence physique, de la fragilité du vivant est supprimé. Le corps qui ne performe pas, le corps qui souffre, le corps qui vieillit : banni. [2]

L’effacement des identités

Genre. Identité de genre. Expression de genre. Dysphorie de genre. Transgenre. Non-binaire. Lesbienne. Gay. Bisexuel. Asexuel. Intersexe. Queer. LGBTQ+. Pronoms. — Tout ce qui nomme une existence en dehors de la norme hétérosexuelle cisgenre est supprimé. Pas contesté, pas débattu : supprimé. Le mot lui-même est retiré du vocabulaire fédéral, comme si la réalité qu’il désigne n’avait jamais existé. [3]

L’effacement de la terre

Changement climatique. Climat en mutation. Crise climatique. Science du climat. Risque climatique. Réchauffement climatique. Émissions. Gaz à effet de serre. Décarbonation. Empreinte carbone. Séquestration du carbone. Énergie propre. Énergie éolienne. Véhicule électrique. Transition énergétique. Infrastructure verte. Eau potable. Pollution de l’air. Micro-plastiques. Justice environnementale. — Vingt et un mots pour dire que la planète brûle. Vingt et un mots supprimés. [4]

L’effacement de l’inégalité

Diversité. Équité. Inclusion. Discrimination. Inégalité. Injustice. Oppression. Privilège. Privilège blanc. Biais. Biais implicite. Marginalisé. Désavantagé. Exclu. Sous-représenté. Obstacle. Disparité. Antiracisme. Antiraciste. Théorie critique de la race. Intersectionnalité. — Si les mots pour dire l’injustice n’existent plus, l’injustice elle-même devient innommable. Et ce qui est innommable est, administrativement, inexistant. [5]

L’effacement de l’autre

Immigrants. Indigène. Autochtone. Amérindien. Hispanique. Latinx. Noir. BIPOC. Ethnicité. Communauté. — Tous les mots qui permettent de désigner un groupe qui n’est pas le groupe dominant sont supprimés. L’altérité elle-même est bannie.

L’effacement de la pensée

Fondé sur les preuves. Biais implicite. Compétence culturelle. Sensibilité culturelle. Culturellement adapté. Soins centrés sur la personne. Soins affirmatifs. — Les mots de la méthode scientifique, de la nuance, de la prise en compte de la complexité : supprimés. Ce qui disparaît ici, c’est la possibilité même de penser autrement. [6]

La banalité bureaucratique comme véhicule idéologique

Des textes haineux comme Mein Kampf ou L’Abécédaire de l’in-nocence jouent cartes sur table : un livre, un auteur, un programme. On pouvait les lires, les citer, les combattre. Les 350 mots bannis n’ont rien de tout cela. Pas d’auteur identifié — des mémos anonymes. Pas de texte fondateur — des emails internes. Pas de vote au Congrès — des directives administratives. [7]

Le mécanisme est d’une efficacité redoutable : les mots ne sont pas interdits par la loi. Ils font annuler les financements. Un chercheur qui écrit « changement climatique » dans un projet de recherche ne sera pas arrêté — il ne sera plus financé. Une ONG qui utilise le mot « équité » dans sa demande de subvention ne sera pas poursuivie — elle ne recevra plus d’argent. Le résultat est le même, mais il n’y a rien à contester devant un tribunal. [8]

L’intelligence artificielle est utilisée pour scanner automatiquement les projets fédéraux et détecter les mots interdits. [9] Le DOGE a développé un plan en trois phases pour purger les agences fédérales. [10] Le CDC a ordonné le retrait de publications scientifiques déjà soumises à des revues médicales. [11] 3 000 pages web gouvernementales ont été supprimées. [12]

Et le plus efficace : l’autocensure. Plus de 1 000 associations américaines ont réécrit leurs statuts pour retirer les références à la diversité, à l’équité et à l’inclusion — sans qu’on le leur ait directement ordonné. [13] Le mécanisme n’a même plus besoin de fonctionner pour produire ses effets. La peur suffit.

Le modèle se réinvente en Europe

En janvier 2025, le même mois que les Executive Orders de Trump, le Parti populaire européen et les conservateurs ont lancé une offensive au Parlement européen contre les subventions de fonctionnement des ONG environnementales. Le levier est identique : couper les financements plutôt qu’interdire les mots. Certaines ONG dépendent jusqu’à 70% de subventions européennes. [14]

En octobre 2025, Eurocare — vingt ans de lutte contre les effets de l’alcool sur la santé publique — a fermé son bureau bruxellois. En France, une association sur quatre a réduit ses activités en 2025. Le projet de loi de finances 2026 prévoit un milliard d’euros de coupes pour le milieu associatif. [15]

Le mécanisme ne s’exporte pas. Il se réinvente. Aux États-Unis, on supprime les mots. En Europe, on supprime les voix qui les prononcent. L’effet est le même : un espace public où certaines réalités ne peuvent plus être nommées.

Pourquoi un bingo

Face à un programme politique classique, on organise un contre-discours. Face à un manifeste, on écrit un contre-manifeste. Face à un livre, on publie une réfutation.

Mais face à une liste de mots qui n’existe officiellement pas, qui n’a pas d’auteur, qui n’a pas été votée, qui ne dit rien d’autre que « ces mots ne doivent plus être utilisés » — que fait-on ?

On les dit à voix haute.

Don’t Say Bingo transforme cette liste de censure en jeu de bingo collectif. Chaque participant acquière une grille imprimée en risographie, remplie de mots bannis. Un animateur les appelle un par un, avec leur contexte politique. La salle joue, reconnaît, et prononce les mots ensemble.

Le bingo n’est pas un acte de résistance héroïque. C’est un acte de résistance ordinaire — un jeu de café, un format populaire, un moment collectif. Il part du principe que la loi de Brandolini a raison : « la quantité d’énergie nécessaire pour réfuter une connerie est supérieure d’un ordre de grandeur à celle nécessaire pour la produire ». On ne gagne pas contre un programme politique invisible en étant plus sérieux que lui. On gagne en créant un espace où les mots supprimés reprennent corps — par la bouche de ceux qui jouent.

Le manifeste qui n’existe pas a un défaut : les mots qu’il a bannis existent encore. Et chaque soir de bingo, une salle entière le lui rappelle.

SOURCES

[1] PEN America — Federal Government’s Growing Banned Words List, mise à jour continue · pen.org/banned-words-list

[2] CDC — retrait des références de genre et du mot « women » des publications officielles · Washington Post, février 2025

[3] Executive Order 14168 — « Defending Women From Gender Ideology Extremism », 20 janvier 2025

[4] Bureau de l’efficacité énergétique — mémo interne documenté par Politico · Vert.eco, septembre 2025

[5] Executive Order 14151 — « Ending Radical and Wasteful Government DEI Programs », 20 janvier 2025

[6] STAT News — NIH et VA passent au crible les subventions existantes avec des listes de mots interdits, février 2025

[7] Washington Post — documents internes DOGE, plan en 3 phases de purge des agences fédérales

[8] Grant Writing & Funding — « Banned and Trigger Words in Federal Grant Writing », janvier 2026

[9] Reporterre — IA utilisée pour scanner les projets fédéraux, témoignage Alessandro Rigolon, Univ. Utah, février 2025

[10] Washington Post — plan DOGE en 3 phases, 583 employés listés pour licenciement

[11] Columbia / Sabin Center — CDC Orders Retraction or Pause of Publication of Research Manuscripts, janvier 2025

[12] Caducée.net — 3 000 pages web supprimées, données VIH et inégalités de santé, 2025

[13] ProPublica — plus de 1 000 ONG ont réécrit leurs déclarations fiscales pour retirer les références DEI

[14] Reporterre — « C’est une chasse aux sorcières : la droite européenne veut réduire au silence les ONG », avril 2026

[15] Reporterre — « Les associations écologistes prises en étau entre austérité et criminalisation », avril 2026

[—] V-Dem Institute — Academic Freedom Index USA 2025 · v-dem.net

[—] Loi de Brandolini (2013) — Alberto Brandolini, « Bullshit Asymmetry Principle »

Don’t Say Bingo · Les Chiens de l’Enfer / Le Sollectif · Tours, France